L'empreinte digitale est le motif récurrent, obsédant, de l'oeuvre d'Aldo Caredda. Oeuvre après oeuvre, dans un premier temps sur des toiles blanches de grand format, désormais sur des supports trés divers, l'artiste laisse cette empreinte de son corps. Ce seul et unique geste -la mémoire d'un micro-évènement tactile- identique par définition, révèle pourtant une forme toujours différente: celui qui, prétendant aller du même au même dans un geste répétitif, passe en fait d'un même à un autre, et traduit (et traduisant trahit) ce qu'il prétend reproduire : Toute répétition est moteur de l'avènement d'une différence.

Stephen Wright

in "l'incurable mémoire des corps"
éd.Alliage's – Paris – 2000

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... caress, par Jean-Louis Poitevin ......................2012

(ALL éditions n°11 / 2012)

 

 

THE CHELSEA HOTEL

Une œuvre dissimulée à chaque étage dans les entrailles du Chelsea Hotel par l'artiste Aldo Caredda joue à mains nues et à tous les étages une partition tactile questionnant le mythe et la trace. Jeux de mains…

Des tableaux partout sur les murs, des ombres glissant le long des couloirs, des fantômes hantant la mémoire du siècle et errant entre des nombres qui ressemblent à s’y méprendre à ceux que l’on épingle sur une porte pour être sur de la reconnaître, des vivants qui creusent les mots pour qu’il en sorte enfin des sons, d’autres qui entaillent les images pour les strier de leurs désirs inaccomplis, quelques uns qui tanguent et risquent tomber, quelques unes qui dansent parce qu’il n’y aurait rien de mieux à faire, et du haut jusque en bas de l’escalier fatal, encore et encore, des corps qui déambulent, comme si rien ne devait jamais arriver là d’autre que la continuation de la vie sous tous ses aspect, les meilleurs, les pires.
Nous sommes à New York au Chelsea Hotel, 222 West 23rd Street qui vient pourtant de fermer ses portes pour la première fois de son histoire, c’est-à-dire depuis plus d’un siècle, puisque les murs ont été construits en 1884 et qu’ils sont devenus ceux d’un hôtel en 1905.
La porte est close, bien close et nul ne sait ce que va devenir le Chelsea. Un hôtel encore ? Une résidence de luxe ? Qu’importe, puisque c’est d’empreintes dont il est question ici, maintenant.
Un parmi tant d’autres, Aldo Caredda a maintes fois séjourné dans cet hôtel. Il a vite compris que les effluves du désir, des désirs, de l’infinité des formes du désir, enveloppaient ce lieu d’une atmosphère indélébile.
Amour, sexe, drogue, violence, mort, naissances sans doute, premières et dernières nuits et tant d’autres entre les deux, c’est de légende que sont tissés ces étages ouvrant sur des chambres spacieuses dans lesquelles tant de célébrités ont dormi. Que dis-je ! Vécu ! Parfois des mois, parfois des années. Certains, dit-on, y seraient encore jouant au chat et à la souris avec les ouvriers et le nouveau propriétaire pour continuer à vivre dans la légende du siècle.
Aldo Caredda, lui, a réalisé l’une de ses œuvres dans l’hôtel, et il y a de fortes chances que, quoiqu’il advienne, elle reste en place. En effet, il réalise des empreintes de ses doigts, peinture blanche sur fond noir, à chaque fois la même et à chaque fois absolument nouvelle, qu’il découpe à la taille même d’un bout de doigt et qu’il colle, au gré de ses errances, dans les endroits les plus inattendus. Les lieux peuvent être mythiques, les recoins dans lesquels il vient placer ses empreintes restent le plus souvent non vus !
Si par hasard certains des ouvriers les découvrent du côté secret des canalisations et les enlèvent, c’est sans doute les dernières traces vives de la mémoire du lieu qu’ils détruiront.
Car chacune de ces empreintes, il y en a cent une, comme dans les autres boîtes qu’il confectionne et qui constituent en tant que telle l’œuvre avant dispersion, est non tant un souvenir qu’un activateur de mémoire, c’est-à-dire de phantasmes, entendons de fantômes et donc un peu d’angoisse et beaucoup de désir.
Oui, en déposant à chaque étage quelques unes de ces formes bizarres, en refaisant ce geste secret et opératif cent une fois, il a redonné vie à une strate du passé.
Il a bien vu Abel Ferrara et une nuit, un homme qui lui raconta une histoire abracadabrante mais vraie d’un tableau accroché dans l’hôtel , tableau qu’il avait voulu volé et qui étant tombé pendant la nuit avait été récupéré par le propriétaire et réinstallé au-dessus du desk, mais si haut que tout espoir de pouvoir s’en saisir était perdu.
Aldo Caredda, lui, avant de déposer dans les entrailles du Chelsea, les cent une empreintes, en avait lors d’un précédent séjour, déposé une sous le desk. La jouissance de l’artiste tient à l’idée que son empreinte est comme touchée par des gens qui en ignorent pourtant la présence.
L’œuvre d’Aldo Caredda est une métaphore du désir qui fonctionne comme une métonymie, mais qui resterait éternellement en suspend. Comme on reste suspendu à la flèche du regard de l’autre, à l’aiguille de la seringue ou à la bouteille vide, mais aussi au corps de l‘autre qui vous repousse et vous rappelle, indéfiniment.
À chaque fois qu’il en a déposé une, d’empreinte, c’est un fantôme qu’il a réveillé, comme s’il avait été touché par l’improbable caresse. Et c’est un des moments de la vie de l’hôtel qui a été rejoué, comme se rejouent les scènes dans un rêve.
La réalisation de cette oeuvre est un concert silencieux. Chaque empreinte est une note posée sur la partition du temps et un baiser posé sur la joue d’un fantôme du Chelsea. Et qui n’a pas désiré secrètement un jour pouvoir l’offrir ce baiser, à Mark Twain, à Dylan Thomas, à Jack Kerouac, à Stanley Kubrick, Arthur Miller, Andy Warhol, William Burroughs, Tennesse Williams, Bob Dylan, Jim Morrison, Jimi Hendrix, Patti Smith ou Janis Joplin, pour n’en réveiller ici que quelques-uns ?
Voilà. Il est déjà l’heure de fermer les yeux et d’essayer de dormir, même si l’ambiance, là-bas, pour toujours, est à la fête. Et afin de plonger dans le rêve que fait le rêve qui nous rêve, écoutez juste un peu les paroles que Leonard Cohen qui vécut là aussi, a laissées, lui aussi comme une caresse impossible, sur la peau du chagrin : I remember you well in the Chelsea Hotel, / you were talking so brave and so sweet,/ giving me head on the unmade bed, / while the limousines wait in the street.
La porte se referme sur ces couloirs pleins de fantômes. Les clés des chambres ont été jetées, peut-être dans l’Hudson. Restent, ici et là, comme des marques d’animal dans la forêt du temps, les empreintes d’Aldo Caredda et l’ombre planante du désir qui enveloppe la nuit du rêve de son brouillard épais et quelques empreintes.

13 03 2012
Jean-Louis POITEVIN

 

 

 

A work concealed in the secret depths of the Chelsea Hotel by the artist Aldo Caredda works with a bare hand on every level. It is a tactile partition calling myths and traces into question. Hands on…

Paintings all over the wall, shadows sliding down the hallways; ghosts haunting the memory of the past century, wandering between numbers which hardly resemble the kind that are pinned to a door, to allow you to recognize it, living beings who dig at words until that they finally release sounds; others who carve images, striating them with their unrealized desires, some who pitch and roll and almost fall, some who dance because there is nothing better to do, and from the top to the bottom of the fatal staircase, again and again, bodies that wander as if nothing had to happen except the continuation of life in all its forms, the best and the worst.
We are in New York, and the Chelsea Hotel, 222 West 23rd Street, which has just closed its doors for the first time in its history, meaning in more than a century, since it was built in 1884 and then became a hotel in 1905. The door is closed, and nobody knows what will happen to the Chelsea. Will it remain a hotel ? Become a luxury residence ? No matter, since the print in question is here and now.
One among so many others, Aldo Caredda stayed many times in this hotel. He quickly understood the flows of desire, of desires, of the infinite shapes of desire, that enveloped this permanently atmospheric place.
Love, sex, drugs, violence, death, births no doubt, first and last nights and so many between the two, it's these legends that are woven into floors that open out onto spacious bedrooms, in which so many celebrities have slept. What am I saying ? In which they lived ! Sometimes for months, sometimes for years. Some of them, it is said, are still playing cat and mouse with the new owner to continue living in the legend of the last century.
Aldo Caredda, for his part, created one of his works in the hotel, and there is a strong chance that, whatever happens, it will remain in place. He left his fingerprints, black paint on white background, each time the same, and yet each time completely new, which he cut to the size of a fingertip and glued, in his wanderings, in the most unexpected places. The places are almost mythical, for the nooks and crannies in which his prints were left remain, most often, unseen !
If, by chance, certain workers discover them on the hidden undersides of pipe work and take them off, it is, without doubt, the last living traces of the memory of the place that they are destroying. For each of the fingerprints, they are a hundred and one (like in the other boxes he makes and which act as a artwork before dispersion) and are not so much a memory as an activator of memory, and therefore fantasies, of the whisperings of ghosts, and of a little anxiety and lots of desire.
Yes, in leaving several of these strange shapes on every story, in repeating this secret and operative gesture a hundred and one times, he gave life back to a layer of the past. He saw Abel Ferrara and one night, a man who told him a preposterous but true story about a painting hanging in a hotel, a painting he wanted to steal and which fell during the night and was reinstalled above the desk by the owner, but so high that any hope of taking it was lost.
Aldo Caredda, before leaving his hundred and one fingerprints in the entrails of the Chelsea, had, during a previous stay, left one under the desk. The joy of the artist came from the idea that fingerprint would be touched by people completely unaware of its presence. The work of Aldo Caredda is a metaphor for desire which functions as a metonymy, but which remains suspended on the arrow-like gaze of the other, on the needle of the syringe or the on the empty bottle, but also on the body of the other which pushes you away and calls you back again and again.
Each times he leaves a fingerprint, it is a ghost which he awakes, like he was touched by an improbable caress. And its one of the moments in the life of the hotel that is replayed, like replaying the scenes of a dream.The creation of this work is a silent concert. Each fingerprint is a note left on the partition of epochs, and a kiss dropped on the cheek of the ghost of the Chelsea. And who has not secretly desired, once, to be able to kiss Mark Twain, Dylan Thomas, Jack Kerouac, Stanley Kubrick, Arthur Miller, Andy Warhol, William Burroughs, Tennesse Williams, Bob Dylan, Sid and Nancy, Ginsberg, Bukowski, Jim Morrison, Jimi Hendrix, Iggy, Nico, Patti Smith or Janis Joplin, Pollock and Marilyn, or Madonna, to call just a few of mind ?
So it goes. It's already the time to close ones eyes and to try to sleep, even if the atmosphere, there, as always, is celebratory. And so as to dive into the dream, which made a dream of that which we dream of, listen a moment to the lyrics that Leonard Cohen, who also lives there, left, like an impossible caress, on sorrow's skin. I remember you well in the Chelsea Hotel,/ you were talking so brave and so sweet,/ giving me head on the unmade bed,/ while the limousines wait in the street. the door has closed on these corridors full of ghosts. the room keys have been thrown away, perhaps in the Hudson. They remain, here and there, like the marks of an animal in the forest of time, the hovering shadow of desire which envelopes the night of dreams in its thick fog and a collection of fingerprints.

13 03 2012
Jean-Louis POITEVIN