L'empreinte digitale est le motif récurrent, obsédant, de l'oeuvre d'Aldo Caredda. Oeuvre après oeuvre, dans un premier temps sur des toiles blanches de grand format, désormais sur des supports trés divers, l'artiste laisse cette empreinte de son corps. Ce seul et unique geste -la mémoire d'un micro-évènement tactile- identique par définition, révèle pourtant une forme toujours différente: celui qui, prétendant aller du même au même dans un geste répétitif, passe en fait d'un même à un autre, et traduit (et traduisant trahit) ce qu'il prétend reproduire : Toute répétition est moteur de l'avènement d'une différence.

Stephen Wright

in "l'incurable mémoire des corps"
éd.Alliage's – Paris – 2000

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... rendez-vous, par Elvire Bastendorff ................. 1997

(collection "entretiens entre nous" édition Jeune Peinture, 1997)


 

RENDEZ-VOUS

Collection entretiens entre nous
éditions Jeune Peinture - 1997

 


Aldo Caredda est un promeneur qui a commencé un "inventaire de formes" Il y a presque sept ans et qui ne l'a pas encore terminé.

L'empreinte des objets ne m'intéresse pas. La trace que laissent les choses, dès l'instant où elles ont été décidées, où elles sont la finalité d'une action ou d'une volonté, cette trace-là m'intéresse. Ce que j'aimerai, c'est que les choses soient très simples. Souvent, je suis comme un enfant et j'aime bien regarder. Je suis juste un promeneur qui regarde mes petites formes de la même manière que l'on regarde les nuages dans le ciel, les filles dans la rue, les tâches sur le trottoir.


Quelle est ta formation, quelles sont tes études ?

Je suis du Sud-Ouest et j'ai commencé mes études à Toulouse. J'ai étudié, en même temps, aux Beaux-Arts et dans une école d'Architecture où j'ai obtenu le diplôme d'Architecte. Ensuite je suis venu à Paris pour ne faire que de la peinture.

 

Préférences

Quel est chez un artiste le défaut que tu exècres le plus ?

C'est d'être un artiste


Et la qualité la plus importante ?


C'est d'être un artiste.

Quel est ton livre, ton écrivain favori ?

Le dernier lu. Et le suivant le remplacera.

Ta musique préférée ?

Une musique qu'on consomme rapidement et qu'on jette tout aussi rapidement. Je n'ai pas vraiment de musique préférée, chacune a une date limite de fraîcheur.

Quel artiste du passé t'impressionne le plus ?

Tous les artistes je suppose.


Et dans l'art contemporain ?


Tous aussi. Tous à un moment donné, se mettent en danger.

 

Souvenirs

Quel est ton premier rapport à l'art ?

Quand j'étais tout petit, j'avais un copain qui n'avait que des jouets rouges. Et, jusque-là je n'avais jamais fait la distinction des choses, surtout par la couleur. Un jour, je me suis dit : "Ce garçon a un secret" et je lui ai demandé pourquoi ses jouets étaient rouges. Il m'a dit "C'est très simple, j'ai des voitures rouges, par exemple, parce que ce sont celles qui vont le plus vite. D'ailleurs, regarde les voitures de pompiers, elles vont plus vite que les autres et elles sont rouges" Et, à partir de là, j'ai su que la couleur avait un sens et qu'elle m'intéressait. C'est sans doute mon premier rapport à la peinture.

Quelle expérience artistique a été pour toi la plus marquante ?

Lorsque je me suis dit : "Je vais faire ça". Mais ça vaut aussi pour le petit déjeuner, le déjeuner et le dîner.

Pourquoi as-tu choisi d'être artiste, de créer ?

"Che fare ?" Qui a dit ça déjà ?

 

Moyens

Quelles sont les phases d'élaboration d'une de tes oeuvres ? Comment procèdes-tu ?

Je n'ai qu'une seule action par rapport à mon travail : poser mon doigt sur une toile. C'est tout. C'est la première attaque sur la toile qui est la bonne et je garde tout.

Combien de temps peut durer cette phase d'élaboration ?

Environ une seconde, juste le temps de poser le doigt sur la toile. Je décline ce geste et le multiplie dans le temps et dans l'espace. C'est toujours le même mouvement que je répète.

Quel soin apportes-tu à ton matériel et à son choix ?

Aucun. Je ne peins qu'avec un seul doigt, mais je ne suis pas particulièrement vigilant pour ce doigt-là parce qu'il m'en reste neuf autres.

Quelle technique et quels matériaux utilises-tu ?

Je trempe mon doigt dans la peinture et je l'écrase avec une petite forme sur une toile blanche. La petite forme est faite d'une peinture que j'ai fait sécher dans ma main et que j'arrache un peu comme une seconde peau. Je la roule comme un chewing-gum et je l'écrase sur la toile. La notion de corps en situation est toujours présente; La forme est molle et s'écrase comme elle veut.

Comment sais-tu qu'une oeuvre est terminée ?

C'est une question difficile. J'ai commencé une "toile" il y a presque sept ans et je ne l'ai pas encore finie. Je suis toujours sur la même toile. Donc je ne peux pas dire quand elle est terminée car je repousse indéfiniment ce moment-là.

 

Structure

Avec ta première empreinte, tu avais déjà cette petite boule de peinture ?

Oui, je n'ai jamais souhaité faire l'empreinte d'un objet ou d'une partie de corps, ce qui au fond ne nous appartient pas vraiment, mais plutôt, par cet outil là, suggérer quelque chose.
Les cartes sont truquées : je me sers de mon doigt pour faire une empreinte mais à la fin ce n'est pas une empreinte digitale. J'ai limité mon outil à mon index, je l'ai depuis toujours et c'est lui qui m'identifie socialement. Avec cet "outil" unique, j'expérimente le multiple.
En même temps, tu génères un rythme sur la toile en ne ré-encrant pas systématiquement ton doigt ?
Oui, maintenant j'utilise une trame pour que les empreintes soient très régulières. Mais avant cela, elles étaient disséminées sur la toile et je me suis aperçu que les courbes, les lignes qu'elles faisaient étaient vues comme des mouvements, des figures presque. Et ça me gênait beaucoup car j'introduisais là une notion de composition. C'était en complète contradiction avec l'inventaire. L'idée de composition se fait toute seule, dans l'instant, dans chaque empreinte et indépendamment de mon désir. J'écrase mon doigt trois fois après l'avoir trempé dans la peinture, ce qui fait apparaître des variations de valeurs chromatiques aléatoires.

Tu peins par lignes ?

Non, je me mets par terre, au milieu de la toile, perdu dedans et je patauge avec mes doigts tout autour de moi, jusqu'à ce que je n'ai plus de place. Quand je n'ai plus de place, je me retire de la toile et la toile est remplie. le rythme généré n'est donc pas linéaire, il est aléatoire. Je ne choisis pas où je mets les empreintes puisque de toute manière, je sais que tout sera rempli. Il y a ce mouvement inéluctable qui est le même dans la vie. On a beau s'empêcher de respirer, on sait que ça va durer une minute trente, deux minutes, mais au delà on va reprendre son souffle. Ici c'est pareil, je poursuis mon mouvement et quand la toile est pleine, je passe à la suivante.

A quoi penses-tu lorsque tu peins ?

Lorsque je peins, je suis comme en apnée, je ne pense pas à autre chose. Tout est contenu dans l'impulsion du doigt. Je passe par les différents états d'âme liés à cette action fragmentée. Quand j'attaque une toile avec environ deux mille empreintes, certaines sont faites avec plaisir, d'autres avec fièvre ou dégoût, mais je ne les vois pas réellement. Je ne les vois qu'à la fin. Lorsque la toile est remplie, j'aime bien la regarder pour découvrir les empreintes que j'ai faites. Finalement je suis dans la même situation que "l'autre": Je suis un promeneur, et je promène mon regard sur ces empreintes… et j'y découvre des petites formique je n'ai jamais vraiment voulues.

Est-ce que tu choisis des titres ?

J'ai appelé les premières toiles de cette grande toile "Fragments". J'ai fragmenté mon émotion par rapport à la peinture, mon geste de peindre, ma notion d'espace, de couleur etc. Fragments d'une totalité ou totalité fragmentaire, mais le titre était trop connoté, le mot devenait trop encombrant.
Aujourd'hui je préfère parler d'un inventaire, "un inventaire de formes", bien que ce soit également faux. Un inventaire est généralement un ensemble fini, classé, répertorié; or là, il s'agit juste d'une accumulation de signes qui peuvent suggérer des formes et très souvent des formes organiques. Lorsque l'on regarde un mur par exemple, on y voit toujours ici un bonhomme, là une femme ou un détail de corps. Je pense que l'on est fait comme ça, toujours "liés au corps". Sans doute sommes-nous programmés pour voir du corps partout.
Parallèlement, je travaille aussi sur du verre : l'empreinte y apparaît avec beaucoup plus de finesse. Le verre apporte aussi un effet de transparence, de loupe et de reflet. L'effet de reflet sur le verre m'intéresse beaucoup parce qu'il est très difficile de regarder les empreintes sans se voir dedans. Ces travaux constituent des suites que j'ai appelées "les cent une nuits" car il y a cent une traces.

 

Chronologie

Parles-nous plus précisément de ce que tu as en chantier en ce moment. Sur quoi travailles-tu ?

"L'inventaire". Et ma prochaine toile fera partie de l'inventaire.
Ces toiles ont toutes le même format (deux mètres de haut sur un mètre cinquante de large), contiennent toutes le même nombre d'empreintes et sont toutes de la même couleur. Au début, je les ai numérotées et datées. Puis au numéro vingt cinq ou vingt six, j'ai compris que ça ne servait absolument à rien pour moi de noter, numéroter, puisque de toutes façons toutes les toiles se ressemblent sans jamais être les mêmes. Donc aujourd'hui, elles viennent comme elles viennent. Je ne fais plus aucune différence entre les toiles que j'ai faites la semaine dernière et celles que j'ai faites il y a trois ans. C'est une espèce de profusion d'empreintes que je n'ai plus besoin de repérer.
A chaque exposition je me dis que je présente "un état de l'inventaire". Cet état n'est pas cumulatif. Tout m'échappe et je ne contrôle plus rien. Certaines toiles ont disparu: détruites, vendues ou données.

As-tu envisagé la fin de ton inventaire ?

Par définition, une série est liée à la notion de temps. Elle pourrait être infinie, mais comme il est dit que nous avons une fin, la série sera forcément limitée. De façon arbitraire lorsque l'artiste décide qu'il y en aura dix ou dix mille, ou bien qu'il arrêtera en l'an 2000, soit de façon inéluctable, à sa mort par exemple.
Je ne me considère pas du tout dans cette problématique, il ne s'agit pas pour moi de construire une série mais de travailler sur une toile que j'ai commencée mais pas encore finie. Il ne s'agit pas vraiment de la même notion de finitude. Le jour ou j'ai compris que je n'avais plus besoin de dater et de numéroter, je suis entré dans une pratique qui exclut tout début et toute fin. Je ne sais plus quelle est la toile numéro un, à quoi bon savoir quelle sera la dernière. Dès la première empreinte posée, il y avait le début et la fin de tout. Ensuite, je n'ai fait que décliner cette action dans le temps. En ce sens la notion de temps perd toute valeur qualitative et quantitative.



Enjeux


Quels sont les enjeux de ton œuvre ?


Paradoxalement, depuis que j’ai commencé cet « inventaire », je me suis aperçu que la peinture n’était pas pour moi une affaire de production d’images mais simplement quelque chose qui relève d’un comportement organique. Je me lève le matin, je prends conscience que je respire, il m’arrive même parfois de compter ma respiration ; lorsque j’ai couru, le rythme s’accélère ; même chose pour les battements du cœur. Parfois je ne pense même pas à tout cela, et pourtant ça fonctionne quand même. Et bien je construit mon travail de la même façon, je ponctue certaines de mes journées de ces empreintes-là. Leur présence prend un certain intérêt pour moi mais leur nombre n’a vraiment aucune importance.

 


Situation


As-tu des préférences par rapport à ta démarche ?


Non. Je peux établir des connexions avec des œuvres déjà faites ou avec certains artistes mais ce sera juste sur le champ plastique. Je fournis à la fin une toile que je donne à voir comme une peinture. A partir de là les connexions se font très vite : on peut penser à des artistes qui travaillent sur la répétition ou sur quelque chose d’obsessionnel même. Je n’ai rien contre.


En quoi ton œuvre set-elle contemporaine ?


Un jour j’étais dans une expo devant une toile bien pâteuse d’Asger Jorn. Il y avait deux gamins devant moi et l’un dit à l’autre qui semblait être son petit frère : « touche pas surtout, c’est pas sec ! «  Chacun ses critères n’est-ce pas ?


Ou te situes-tu dans le champ artistique actuel ?


Dans le flot des trois ou quatre millions d’artistes qui doivent exister.

 


Altérité


D’après toi qu’est-ce que le public attend de l’art ?


Probablement la même chose que moi.


Et qu’attends-tu du public de l’art (amateur ou professionnel) ?


Et bien, vois-tu, on se croise aux terrasses des cafés, parfois c’est lui qui paye sa tournée, parfois c’est moi.


Quel est le meilleur conseil qu’on t’ai donné ?


Que tous les conseils sont bons à prendre.


Et le meilleur conseil que tu pourrais donner à un artiste ?


Qu’il ne faut jamais tenir compte des conseils.

 

 

entretien avec Elvire Bastendorff - 1997